11. De la liberté de mettre des chaussettes

    • NAN, J’VEUX PAS !
    • Sarah ! Nous sommes toutes d’accord sur le fait que c’est important ! Tu saisis ? Nous sommes parvenues à un consensus ! C’est un moment historique !
    • Rien à fiche ! On a dit pas de politique ! Ce blog a pour but de distraire, pas de casser les pieds aux gens !
    • Et l’article sur le tabac ? Il n’était pas politique ?
    • Meuh, c’est différent ! Yavait pas de controverse !
    • Tu n’as aucune excuse, au boulot ! Il est question de ton devoir de citoyenne.
    • Devoir mes fesses ! Je refuse, je veux pas, j’ai pas envie, j’ai pas le temps, et puis tu parles d’un sujet de merde, hein ! Je vais m’en prendre plein la tronche !
    • Sois tu parles de la vaccination, sois nous laissons Sarah-Rebelle raconter en détail ton dernier rêve. Tu sais, celui avec la corde et…
    • Un article sur la vaccination donc, c’est parti !

    Bon. Je m’étais juré de ne pas aborder ici la pandémie, les vaccins, les mesures, bref, la situation sanitaire en général. Non pas que ça ne soit pas important à mes yeux, hein, bien au contraire ! Mais ces thématiques sont trop actuelles, trop volatiles, trop polémiques pour un blog comme celui-ci. Même Sarah-Militante n’est pas de taille.

    Et puis, j’ai déjà apporté ma pierre à l’édifice en écrivant un article sur le tabac suivi d’un autre sur l’homéopathie. Je me suis donc depuis contentée d’un modeste rôle de spectatrice, souvent indignée par le comportement de certains, parfois admirative devant le travail patient et pédagogue d’autres.

    Puis, quelque chose s’est mis à me démanger dans les tréfonds de mon crâne. Bon, d’accord, j’étais carrément volcanique face à la haine et l’absence totale de bienveillance de certains commentaires. Les gens ne veulent pas rendre le monde meilleur, juste avoir raison…

    Restait donc à trouver de quoi parler. Le choix ne manquait pas : intox délirantes sur les vaccins, mauvaise compréhension des statistiques, fantasmes sur le fonctionnement de la science, banalisation de la mort soudainement devenue acceptable sous prétexte qu’elle est naturelle. L’ensemble de ces sujets a été plus que largement traité par des personnes bien plus brillantes que moi, aussi ne vous ferai-je pas l’affront d’une nouvelle leçon de math ou de biologie.

    Il reste cependant un point, un mot utilisé à tors et à travers sans aucun scrupule par les meilleurs comme les pires internautes, un symbole dont j’aimerais vous parler afin que les autres Sarah me lâchent la gr… afin de réaliser un acte civique. Aujourd’hui, on va causer de liberté !

    Vous n’êtes pas libre.

    Voilà, c’est dit, c’est fait, merci de m’avoir lu et très bonne jour… Comment ça, Sarah-Honnête, c’est pas suffisant ? Que je détaille ? Mais vous êtes chiantes, là, j’ai du travail moi ! Et puis c’est bientôt quatorze heures, et vous savez toutes qu’à quatorze heures Marc se lève pour aller prendre son premier café de l’après-midi ! On ne va quand même pas louper ça ? Pourquoi je tiens tant à le rejoindre ? Eh bien pour discuter de choses et d’autres, toutes très importantes et professionnelles, par exemple la dernière comm… le problème du… bon ça va, j’ai compris, aucune excuse, menaces d’exposer mon intimité onirique, nia nia nia.

    Vous n’êtes donc pas totalement libre. Notez d’ailleurs que moi non plus, pour information. La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, vous avez déjà entendu ? Moi aussi. Des millions de fois. Mais avez-vous déjà réfléchi sérieusement à ce que cette petite phrase irritante signifie vraiment ?

    L’humain est une espèce grégaire. Tout, dans notre évolution récente, des muscles faciaux permettant de transmettre plusieurs milliers d’expressions aux aires du cerveau dédiées à la reconnaissance des visages, va dans cette direction. Nos interactions sociales occupent la majeure partie du temps qui s’écoule durant notre courte vie. Nous sommes, au sens éthologique même du terme, une société.

    Les avantages sont évidents : partage des tâches, de la nourriture, protection mutuelle et donc chances de survies augmentées sur le long terme. Mais rien de tout cela n’est gratuit. Ce que vous gagnez en confort, en sécurité, en progrès, en tranquillité d’esprit et en délicieux sushis, vous devez le troquer contre un peu de votre précieuse liberté. Vous avez besoin des autres ? Les autres ont aussi besoin de vous.

    Réfléchissez à ce qu’implique la simple existence d’une paire de chaussettes, à la quantité de travail et donc d’humain nécessaires à fabriquer, expédier puis mettre en rayon cet objet insignifiant, sans parler de toutes les personnes impliquées dans la conception et la maintenance des machines indispensables aux étapes que je viens de décrire. Répétez l’analyse de manière récursive et vous finirez par englober l’humanité entière. Chaque aspect de votre vie porte la trace des efforts de quelqu’un d’autre. Si tout le monde n’en fait qu’à sa tête, la société s’effondre.

    « L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible.« 

    Déclaration universelle des droits de l’h(omme)umain, article 29.

    Soyons clairs : l’obligation vaccinale est une défaite. Un constat d’échec cuisant qui souligne que la responsabilité collective ne fonctionne pas toujours très bien. Et le coupable, selon moi, est cette liberté trop fantasmée.

    Les gens qui le peuvent se gavent de liberté, se prélassent outrageusement dedans comme des hippopotames dans une mare de boue. La liberté justifie nos pires travers, de la connerie à l’impolitesse, du désagrément à l’agression. La liberté de fumer, d’écouter fort sa musique, de refuser les vaccins, de placer soi-même le curseur de ce qui est acceptable ou non pour la société.

    Vous me traitez de réac ? De rabat-joie coincée ? Très bien. Alors embrassez-là vraiment, votre liberté chérie.

    Retirez vos vêtements, votre téléphone mobile, vos lunettes, vos chaussures, votre casquette et votre tube de crème solaire, jetez les clés de votre voiture, de votre appartement, balancer vos cartes de paiements et vos données bancaires et tirez-vous, nus, à pied, loin des autres desquels vous avez toujours profité, barrez-vous dans une grotte, sur une île déserte ou dans une forêt sauvage, et savourez le plaisir de trouver votre propre nourriture, de construire votre propre abri, d’affronter sans aide et sans médecine accidents, coupures, infections, cancers et vers intestinaux, de mettre au monde et d’élever seuls vos enfants dont moins de la moitié parviendrons à fêter leur vingtième anniversaire.

    Respirez, à présent libéré de toute contrainte, soulagé de ne plus avoir à faire le moindre effort pour les autres. Finis, les vaccins et leurs désagréables (et parfois sérieux) effets secondaires. Terminée, la pression des normes, codes et obligations sociales. Personne ne vous fera jamais plus la moindre critique, la moindre remarque. Vous serez enfin véritablement libre. Et complètement seuls.

    Le dosage exact de liberté dont chaque individu doit pouvoir jouir pour être heureux est extrêmement délicat à trouver. Pas assez, et c’est la dictature, le régime totalitaire et les crimes contre l’humanité. Trop, et c’est tout simplement le chaos. Il est évident que ce n’est pas moi, Sarah, ici et maintenant, avec mes dix petits doigts et sur un blog d’intérêt secondaire, qui vais régler la question.

    En revanche, ce dont je suis sûre, c’est que si vous souhaitez pouvoir compter sur les autres, alors les autres doivent pouvoir compter sur vous.

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